En famille
Lorsqu’il m’a vu approcher, mon père s’est tenu au bord de la roulotte pour amortir le choc. Mais ma mère n’a pas eu ce réflexe et elle est tombée par terre ! Il s’est suivi une joyeuse bousculade. Mes frères et soeurs ont couru vers moi. J’ai embrassé le premier qui est venu. J’ai embrassé mon père, puis ma mère, qui s’est relevée. On a fait la fête pendant trois ou quatre jours.
En 1945, après la libération, Raymond se retrouve pendant plusieurs mois en caserne à Saint Denis, comme d’autres résistants à qui on propose de s’engager dans l’armée.
Mais à la fin de l’année, il préfère reprendre sa liberté. Il survit en travaillant pour des maraîchers en région parisienne.

C’est comme ça qu’il se retrouve à Linas et là il constate que le régisseur de l’ancien camp, le sinistre Bertaux, qui détournait les tickets d’alimentation des internés à son profit est devenu maire de la commune.

Il découvre également que certains gardiens du camp ont rejoint la gendarmerie et poursuivent d’une autre manière le harcèlement des Voyageurs dont Raymond et sa famille seront victimes pendant des décennies.

En 1951, soit dix ans après leur séparation à Linas, Raymond retrouve la trace de sa famille en Belgique, alors que ceux-ci le croyaient mort. À la joie des retrouvailles succède le triste constat de la régression sociale qu’ils ont subie, tous leurs biens ayant disparu lors de leur mise en camp. Aucun secours n’est apporté aux Voyageurs à cette époque ni plus tard. Une partie de la famille rentre en France avec Raymond. À plus de soixante-cinq ans, son père, Hubert Leroux qui a toujours été forain, est contraint de travailler dans les champs, comme ouvrier agricole avec toute sa famille, pour survivre.
Pauline et Raymond Gurême (Archives familiales)
Cette même année 1951, Raymond rencontre la femme de sa vie, la belle Pauline. De leur union naitront 15 enfants : Alain, Jean, Marcel, Marie-Rose, Viviane, Michel, Julien, Sylvie, Patrick, Carmen, André, Patricia, Éric, Lydie, et Sébastien.
Les ainés sont mis à contribution pour ramasser les petits pois, haricots, pommes de terre avec leurs parents, grands-parents, oncles et tantes. La famille est bien connue des agriculteurs qui font appel à eux chaque année. Au printemps c’est la cueillette et la vente des jonquilles et du muguet qui rapportent quelques sous et à la fin de l’été, les traditionnelles
vendanges dans le Loir et Cher pendant un mois. Pour faire bouillir la marmite, Raymond est aussi ferrailleur. Il part chiner et durant quelques mois de l’année la famille retrouve la vie itinérante dans un grand bus vert qui abrite et transporte la « tribu ». Un manège à poneys et des chevaux, la grande passion de Raymond, fait aussi partie de l’équipage.
En route pour les vendanges (Archives familiales)
À partir des années 1960,
il devient de plus en plus dur pour les Voyageurs de faire halte aux abords des villes et des villages. Le harcèlement policier conduit la famille Gurême à se sédentariser et c’est encore le camp de Linas qui se profile à l’horizon du terrain que Raymond achète, en 1968, sur la colline de Saint-Germain-les Arpajon. « Ce camp il m’a toujours attiré comme un aimant, je ne sais pas pourquoi… Quand je le regarde, je revois toute ma famille. Je nous revois tous, quand on tournait en rond dans la cour de ce camp. Mais ça me rappelle aussi qu’on doit le faire connaître à ceux qui ne savent pas et à ceux qui ont préféré oublier »
« Je suis pas mort,
puisque je suis là… »
« A la fin des années 51 j’ai rencontré un forain belge qui m’a donné des nouvelles de mes parents. Alors j’ai laissé mon camion vers mon ami François Frey car je ne pouvais pas le prendre pour aller en Belgique. Je l’ai laissé au Pont des Graviers, en attendant, j’ai pris mon vélo et j’ai attaqué la route de la Belgique. J’ai mis plusieurs jours pour arriver en Belgique. Une fois arrivé, j’ai cherché la direction de Bastogne car il m’avait dit que mon père faisait les fêtes à Trois-Pont près de Bastogne. J’ai traversé tout le Luxembourg et je suis arrivé à Bastogne. Je roulais comme je voulais car je n’étais plus recherché ni par la police française ni par les boches. J’arrive à Bastogne, je demande aux forains qui étaient là, où mon père était parti. Ils m’ont répondu qu’il était à la fête de Vielsalm à 15 km de là. J’ai repris mon vélo et je suis parti à Vielsalm. Mais en route ma roue avant s’est cassée. Alors j’ai jeté le vélo dans le fossé, comme il était déjà tard j’ai dormi dans un champ de paille et le matin de bonne heure j’ai repris ma route. A environ 1 km de Vielsalm sur la route je vois une jeune femme avec un panier sous le bras.
Je passe et je la regarde. Je me retourne elle se retourne aussi et en même temps je dis :
« Poupée ! » Elle crie « Raymond ! »
Du coup elle lâche le panier. Toute sa marchandise a tombé sur la route, alors je lui ai donné un coup de main pour ramasser, des cartes de boutons, de la dentelle et des élastiques. Alors je lui ai demandé où il était arrêté.
Elle m’a dit : « là tout près. »

Ils étaient en train de parler près des caravanes. Quand ils nous ont vu, ma mère est tombée par terre et mon père s’est tenu après la caravane pour ne pas tomber aussi.

La première parole qu’ils m’ont dit :
« depuis le temps on te croyait mort ! »
Je leur ai répondu :
« je suis pas mort puisque je suis là »

On a continué à faire les fêtes pendant quelque temps. J’ai dit à mes parents que je retournais en France car je ne me plaisais pas en Belgique. Alors mes parents m’ont dit : « tu retournes en France on retourne avec toi. » Alors mon père a donné son jeu de quille avec sa baraque de gagne-tout à ma sœur Henriette et on a pris la route pour la France.

Retranscription du récit manuscrit de Raymond Gurême adressé à Isabelle Ligner en 2010
Le long chemin
de la mémoire
1982-2011
Raymond n’a jamais oublié les souffrances morales et physiques qui l’ont marqué dans sa chair ni les conséquences de l’internement des nomades qui ont fait basculer toute sa famille dans la pauvreté. Mais, longtemps il s’est tu, pour épargner ses enfants alors que tout son environnement lui rappelait cette sinistre période.
En 1982, il fait la demande d’une carte « d’interné politique ». Ce statut ambigu est le seul qui permette de faire reconnaître les séquelles des années de privations subies dans les camps. Cette dénomination occulte encore aujourd’hui la reconnaissance de la spécificité des camps français pour nomades et leurs arrestations sur des critères raciaux.

En 1983, Raymond se voit refuser ce titre, au motif de « délinquance » : un comble lorsque cette qualification s’applique au vol du camion de nourriture dérobé à l’occupant nazi au profit de la Résistance, et que l’opposition est doublement motivée par l’évasion du camp de Linas.

Ce n’est qu’en 2009, soit 26 ans plus tard que l’administration française consent à réparer son injustice.
C’est à son ami François Lacroix que Raymond commence à confier son histoire dès la fin des années 1970. À cette époque l’internement des Tsiganes est encore un déni de l’histoire officielle.

Sa restitution se fait peu à peu, à marche lente, grâce à l’opiniâtreté de quelques historiens et militants. En 2010, un collectif d’associations organise une année mémorielle pour commémorer l’internement des nomades et lui donner une visibilité nationale.

Un collectif s’organise également en Essonne et la première marche commémorative de l’internement des nomades du camp de Linas Montlhéry voit le jour en novembre 2010. Raymond Gurême prend la tête du cortège, comme il le fera toutes les années suivantes.

Le 27 novembre 2011 une stèle portant le nom des internés du camp de Linas Montlhéry est inaugurée sur le parvis de la gare de Brétigny sur Orge. Elle est surmontée d’une sculpture figurant un petit homme perché sur un arbre. Il s’agit de la représentation de la spectaculaire évasion de Raymond qui inspirera à sa sœur Henriette la fameuse chanson, qui deviendra l’hymne de Raymond.

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Un chemin de liberté, de Fabienne Henry

Interdit aux nomades. (Photo isabelle Ligner )
Puis la même année, la publication du livre «Interdit aux nomades»* écrit avec Isabelle Ligner marque une étape importante dans le processus de transmission du récit de Raymond auprès du grand public.
Le parcours de Raymond est reconstitué avec minutie par Isabelle grâce à la confiance et la complicité qui s’est instaurée entre les deux auteurs. Il est validé par les nombreuses sources historiques du camp de Linas (consultables aux archives de Versailles, chef-lieu de l’ancien département de Seine et Oise) et les documents transmis par le Service International de Recherches, concernant la déportation de Raymond en Allemagne. Mais la portée du récit « interdit aux nomades » s’inscrit au-delà du sort des Tsiganes pendant la guerre. Elle retrace la continuité d’un traitement qui de l’enfermement à la spoliation des biens des familles, se poursuit tout au long du siècle jusqu’à nos jours, qu’il s’agisse du statut discriminatoire imposant des titres de circulation jusqu’en 2017, de la relégation des populations voyageuses aux marges de la société, ou du déni de leur histoire.
Sur de nombreuses photos, Raymond prend la pose à côté du panneau « interdit aux nomades » qui se trouve à l’entrée de son terrain. Ces images ne sont pas anecdotiques car c’est Raymond lui-même qui a décroché ce panneau en 2010, lorsqu’il s’est rendu sur les lieux où sa famille fut arrêtée en 1940 dans la région de Rouen, comme une illustration de plus de la persistance du rejet institutionnalisé qu’il a dénoncé avec tant de force.
*« Interdit aux nomades » Raymond Gurême ; Isabelle Ligner, ed. Calmann-Levy, 2011

Raymond Gurême a reçu la distinction de Chevalier des arts et des lettres, pour son livre, en 2012

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« Ils ont eu la graisse, ils n’auront pas la peau », Jean-Baptiste Pellerin, Chapati Production, 2014, 37 min.

1944,
l’année de la libération pour la France mais pas pour les Tsiganes qui furent
les derniers internés administratifs à être libérés en 1946
A la fin de la guerre, les Tsiganes doivent se réinsérer dans la vie quotidienne sans aucune aide extérieure.
A la sortie des camps, la plupart d’entre eux ont parcouru à pied et dans le plus grand dénuement, les centaines de kilomètres qui les séparaient de leur famille. Au moment de leur arrestation, les nomades avaient dû tout abandonner sur place, en particulier leurs moyens de transport et d’habitat, leur matériel de travail et leurs affaires personnelles. A leur retour, ils ont découvert que tout avait disparu, été pillé ou même vendu. Beaucoup de familles ne reprennent pas le voyage et se sédentarisent à proximité des camps où elles ont été internées.
1 000 nomades sont encore internés en France en décembre 1944. Les derniers nomades sont libérés du camp des Alliers à Angoulême après le 10 mai 1946. La suspicion à leur égard de la part des autorités françaises reste de mise et conditionne ces libérations tardives. Des directives du ministère de l’Intérieur, datant de juillet 1946, énoncent clairement la volonté des autorités de « profiter de certains résultats heureux » du décret du 6 avril 1940, pourtant récemment annulé, pour « conserver la stabilisation acquise de certains nomades », et « d’appliquer avec sévérité l’article 3 de la loi de 1912 relatif au carnet anthropométrique ». Le gouvernement entend ainsi, sans équivoque, continuer l’œuvre de sédentarisation entreprise avec le décret d’avril 1940.
Les Tsiganes
sont restés absents
de la mémoire collective
Pendant longtemps, les communes où avaient été internés les « nomades » ont refoulé purement et simplement la réalité des camps. Le refoulement a fonctionné de façon si massive qu’il s’est accompagné parfois d’une dénégation des municipalités refusant d’admettre qu’un camp pour les « nomades » ait existé sur le territoire de leur commune. Si certaines personnes bienveillantes ont cherché à savoir ce qui s’était passé, se sont indignées, ont voulu préserver de l’oubli la souffrance infligée, l’attitude générale des pouvoirs publics, tout au long du XXe siècle fut l’indifférence et le rejet.

Les gouvernements de la République qui se sont succédé depuis la Libération n’ont pas cru bon d’expliquer quel traitement avait été appliqué aux « Tsiganes » de France, avec le concours des autorités françaises, pendant la Seconde Guerre mondiale. Peu d’entre eux ont perçu des indemnités ou reçu une carte d’interné leur ouvrant droit à une pension.

Nombreux sont ceux qui par méconnaissance des démarches administratives n’ont jamais fait la demande. Pour recevoir une carte d’interné, il fallait que les internés fournissent la preuve de leur internement. Seuls les internés des camps dont l’histoire a été retracée ont pu faire valoir leurs droits. La carte d’interné qui leur a été attribuée est une carte « d’interné politique ».

Carte d’interné politique, attribuée à Raymond Gurême en 2009, suite à sa demande en 1982
La société a donc choisi l’amnésie plutôt que la (re)connaissance de ce qu’avaient vécu les « Tsiganes » sous l’Occupation.

Aujourd’hui les associations d’anciens internés ou de descendants de « nomades » persécutés oeuvrent à la diffusion de cette histoire auprès du grand public et à son inscription dans les manuels scolaires.

Il a fallu attendre l’année 2016 pour qu’un hommage national soit enfin rendu.